Les Lettons, peuple trop migrateur
Olivier Truc Le Monde - 18 May 2006
Depuis l'adhésion à l'Union européenne des dix nouveaux Etats membres, en mai 2004, trois cent mille Européens de l'Est se sont installés en Grande-Bretagne, deux cent mille en Irlande. Ces deux pays sont devenus de formidables aspirateurs de main-d'oeuvre est-européenne. Et leurs besoins de bras restent forts. "Dans les cinq années à venir, l'Irlande aura besoin de 50 000 à 70 000 nouveaux immigrants par an", explique Kevin Quinn, responsable des services de l'emploi international à la direction irlandaise de la formation et de l'emploi (FAS).
Cela ne s'improvise pas. Jeudi 11 mai, des représentants de la FAS étaient de passage à Riga, en Lettonie, pour le coup d'envoi d'une campagne d'information destinée aux Lettons candidats au départ vers l'Irlande. Avant Riga, les recruteurs irlandais avaient fait escale à Prague, Bratislava, puis à Vilnius, dans la Lituanie voisine. Prochaine étape : Varsovie.
A chaque fois, ils distribuent une plaquette sobrement intitulée :"A savoir avant de partir." Simples conseils pratiques. "Nous avons constaté que beaucoup de nouveaux arrivants arrivent sans emploi, sans contact. C'est un mauvais départ pour eux. Nous leur donnons des adresses où trouver un travail, avant même de partir." Officiellement encore, il ne s'agit pas d'une campagne de recrutement. Car la question est devenue d'une extrême sensibilité, tout particulièrement en Lettonie, pays de l'UE confronté au plus grave défi démographique. La population de ce petit pays balte, qui compte actuellement moins de 2,3 millions d'habitants, n'a cessé de diminuer depuis l'indépendance, en 1991, lorsqu'elle atteignait 2,66 millions d'âmes.
Eurostat, l'agence européenne des statistiques, a récemment averti que la Lettonie risquait de connaître le déclin démographique le plus dramatique de l'UE, avec une chute de sa population de 19 % d'ici à 2050 si rien n'était fait pour inverser la tendance. Si l'on en croit les Irlandais, 18 000 Lettons sont arrivés chez eux depuis deux ans. A Riga, on parle d'un exode bien plus massif : 40 000 à 70 000 personnes, selon les estimations, ont quitté le pays depuis deux ans pour le reste de l'UE, essentiellement pour l'Irlande. Si l'on considère que le salaire mensuel moyen en Lettonie ne dépasse guère 300 euros, soit le chiffre le plus bas de l'UE, il n'y a là rien de surprenant.
Malgré un taux de chômage relativement élevé - 7,8 % fin 2005 -, beaucoup de Lettons rechignent à accepter des emplois mal payés sur un marché du travail où les conditions sociales sont à la traîne. Le patronat enrage."Ce flux de migration était prévisible, mais les autorités ne l'avaient pas anticipé, critique Elina Egle, directrice générale de la Confédération patronale lettone (LDDK). Elles auraient dû le prévoir en améliorant la qualité du marché du travail et le système de formation afin de retenir les gens." Car en Lettonie, pays d'extrêmes, la croissance de l'économie bat aussi le record de l'Union européenne, avec un taux de 10 % en 2005.
De plus en plus d'entreprises crient au manque de main-d'oeuvre, que ce soit sur les chantiers navals, dans le secteur médical ou la construction. Quelques-unes sont même allées recruter hors de l'UE, en Ukraine ou en Biélorussie. La situation a été jugée suffisamment grave pour que Vaira Vike-Freiberga, la présidente de la Lettonie, ait chargé, cet hiver, une commission d'étudier les conditions du retour de ces Lettons émigrés, dont la nation a cruellement besoin.
Des rencontres bilatérales ont eu lieu entre Riga et Dublin."Nous comprenons leurs inquiétudes, assure Kevin Quinn, puisque l'Irlande a connu les mêmes problèmes, il y a dix ans." Pour éviter les tensions, la FAS consulte ses homologues lettons lorsqu'elle lance une campagne de recrutement ciblée. "Nous n'irons pas recruter des gens dans des spécialités qui manquent en Lettonie. Si nous cherchons des médecins ou des infirmières, Riga nous demandera d'être prudents. Mais je ne pense pas que les agences privées de recrutement en Irlande s'embarrassent de telles considérations", concède M. Quinn. Les Lettons se sentent piégés."Nous sommes entrés dans l'UE justement pour bénéficier de cette liberté de circulation, note Zane Zalite-Klavina, journaliste spécialiste des affaires sociales au quotidien Diena. Nous n'allons quand même pas la combattre aujourd'hui !"
Au détour d'une phrase, l'amertume pointe. "Les pays baltes sont très libéraux. N'importe quelle société étrangère peut venir travailler ici, profiter de notre main-d'oeuvre bon marché et de notre fiscalité très basse", explique la dirigeante de la confédération patronale, Mme Egle, mais l'inverse n'est pas vrai. "La liberté de circulation fonctionne pour nos travailleurs, mais nos entreprises ont les plus grandes difficultés à être acceptées", dit-elle en évoquant la récente polémique sur la circulation des services dans l'Union.
"Pour retenir les gens, nous travaillons beaucoup avec le gouvernement afin d'améliorer le niveau des salaires et les conditions de travail", souligne Edgars Korcajins, directeur adjoint de LDDK. Le salaire moyen mensuel net a ainsi augmenté de 17 % en 2005 ; 9,7 % compte tenu de l'inflation. Mais les salaires lettons pourraient mettre encore vingt ans pour atteindre le niveau européen.
"Il y aura un énorme besoin d'immigrants en Lettonie à partir de 2015, peut-être même avant", a déclaré, en avril, Ilmars Mezs, directeur de l'Office des migrations internationales à Riga, dans le Baltic Times. Avis partagé par Mme Egle : "Cela nécessiterait une action immédiate du gouvernement. Mais nous avons des élections législatives cet automne, et, ici, personne ne veut se risquer à parler d'immigration. C'est un sujet tabou."
"La Lettonie a trop souffert des migrations forcées pour que les Lettons puissent concevoir l'immigration comme positive", confirmait M. Mezs. Héritée de l'ex-Union soviétique, l'importante minorité russe pèse, depuis l'indépendance, sur le débat politique letton. Beaucoup de Lettons de souche redoutent qu'une nouvelle immigration ne vienne renforcer la population russophone au détriment de leur identité, qu'ils ont eu tant de mal à sauvegarder.
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